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Commençons par dire, à la manière de Jacques Rancière, ce que le dossier que nous présentons dans ce numéro n’est pas. Il n’est pas un passage en revue exhaustif, forcément vide de sens, d’une œuvre en cours, quoique déjà ample ; pas non plus une célébration, qui ferait du philosophe un garant, une sorte de « maître à penser », aux antipodes des présupposés fondamentaux de son travail. Les auteurs du dossier voudraient plutôt proposer une traversée dans son œuvre, une série de réflexions et d’interrogations sur certains de ses traits les plus saillants.
Penseur « indiscipliné », Rancière l’est en deux sens. D’abord parce qu’il défend et pratique le croisement des savoirs : philosophe de formation, élève d’Althusser, son premier ouvrage, La Nuit des prolétaires, véritable travail d’archiviste, ressortirait plutôt de l’histoire. Parti de travaux sur les figures ouvrières et les procédures d’auto-légitimation de la philosophie (Le Philosophe et ses pauvres), il a poursuivi une réflexion politique puissante et singulière (synthétisée dans La Mésentente), dont les chemins sinueux l’ont mené sur les terres de la pédagogie (Le Maître ignorant) ou de l’historiographie (Les Noms de l’histoire), et qu’il prolonge aujourd’hui dans une pensée propre de l’esthétique (Le Partage du sensible en donne un aperçu à la fois dense et éclairant), aussi attentive à la littérature (Mallarmé, La Chair des mots, La Parole muette) qu’au cinéma et à l’art contemporain en général (La Fable cinématographique, Le Destin des images). Labyrinthe se devait d’aborder une pensée aussi opiniâtrement transversale, à ce point rétive au cloisonnement disciplinaire.
Mais indiscipliné, Rancière l’est également par son inlassable travail de sape de toute hiérarchie, celle des dominants au sens large, en un combat infini pour l’émancipation – l’un de ses maîtres mots. Polémiste vigilant, défenseur d’une conception de la démocratie comme manifestation « scandaleuse » de l’égalité, c’est avec une exigence et une acuité rares aujourd’hui qu’il se confronte aux situations contemporaines – les textes rassemblés dans Aux bords du politique en sont un bel exemple. Que l’on adhère ou non aux analyses de Rancière, on reconnaîtra l’urgence à faire entendre sa voix. Une voix dissenssuelle, qui tranche avec tous les ronrons habituels de l’actualité, fût-elle « intellectuelle ». Une voix, aussi, où jamais ne se dissocient effort de pensée et invention d’écriture, construction des problèmes et souci du style.
En se
confrontant
collectivement à cette pensée forte, complexe, parfois
insaisissable,
les
participants au dossier ont retrouvé des préoccupations
qui sont aussi
celles
de Labyrinthe. L’expérience fut indéniablement
stimulante et
nous
espérons que les lecteurs la partageront. La structure
d’ensemble du
dossier,
et les formes, souvent inhabituelles, des textes, reflètent le
souci de
rester
au plus près des procédures expérimentales de
travail mises en place,
comme le
précise la courte présentation.